samedi 17 décembre 2011

Une Autre Vie de Brian Friel avec Marie Vincent et Roland Marchisio mise en scène Benoît Lavigne au Théâtre La Bruyère (dernières)

Tchékhovien

Un café sinistre aux murs écaillés, une femme attablée, penchée sur des papiers qu’elle examine fiévreusement.
Lui entre, l’étui de son violon sous le bras.
Ils se sont déjà retrouvés là, la veille.
La conversation reprend. Les confidences laissent vite apparaître la solitude dont chacun souffre, leur difficulté à y faire face.

Cette rencontre serait-elle leur chance ?
Une attirance mutuelle semble le permettre.

Et puis quand la vodka succède au thé et à la soupe aux choux, les masques tombent, les mensonges s’avouent, tous deux ont des vies sans issue, prisonnières de leur destinée.

Pour elle un amour impossible la lie au Domaine dont elle va bientôt être dépossédée.

Lui, abandonné avec ses enfants par une épouse volage se voit contraint de jouer dans la rue afin de payer ses déplacements à Moscou pour voir son fils injustement emprisonné.

L’irlandais Brian Friel est un auteur octogénaire couvert de distinctions à juste titre.
On le surnomme le Tchékhov de la langue anglaise. Sa proximité avec le grand écrivain russe est évidente. Avec un peu mois de sensiblerie et de sentimentalité on y serait tout à fait.

Néanmoins Marie Vincent et Roland Marchisio, deux interprètes dont le talent n’est plus à démontrer, donnent admirablement chair à leurs personnages en perdition.

Une très jolie soirée qui réconforte dans la médiocrité de cette saison.

Bistro de Sylvie Audcoeur et Marie Piton mise en scène Anne Bourgeois au Théâtre de l’Œuvre

Charmant.

La deuxième pièce à l’affiche cette saison à l’Œuvre vous réservera une soirée de délassement théâtral des plus plaisantes.

Ce spectacle musical est si bien construit et surtout si parfaitement chanté et joué par ses quatre interprètes (Sylvie Audcoeur, Marie Piton, Alexis Desseaux et Michelle Simonnet) accompagnés au piano par le compositeur (Patrice Peyriéras) que l’on se laisse porter avec délice par cette charmante histoire : la fermeture d’un bistrot.

Cette soirée réunit la petite fille du fondateur (un émigré russe) sorte de Mère Courage, fausse célibataire endurcie, et jeune maman. Aussi présent, le client fidèle, ami dévoué et amoureux transi, incapable de déclarer sa flamme, la ravissante amie d’enfance séductrice impénitente et infatigable collectionneuse de liaisons sans lendemain et enfin, l’ancienne serveuse revenue exprès de sa province, pour être avec ses petites, et par qui le scandale arrivera.

La nostalgie des personnages, tout comme leurs moments d’affrontement ou de confidence, les maladresses de l’amoureux, les révélations de la vieille dame assagie sont très joliment tournés.
Les moments musicaux s’intercalent aussi parfaitement dans l’action et le rythme toujours juste, efficace, intelligent.

Alors pourquoi bouder son plaisir ?

Laissez-vous entraîner aussi par cette bluette un peu sentimental et n’hésitez pas à franchir le seuil de ce bistrot fort attachant.

mercredi 16 novembre 2011

Chronique d'une Haine Ordinaire de Pierre Desproges La Pépinière Théâtre

Pendant toute la durée de la représentation, je me suis demandé si Pierre Desproges n'était pas plus convaincant, plus percutant, plus acide que Christine Murillo et Dominique Valadié.

On ne peut pas reproché aux deux comédiennes de n'être pas à la hauteur.

Tout au contraire, elles sont surdimensionnées.
J'ai trop souvent critiqué les excès caricaturaux de certains comédiens, pour ne pas, ici, reconnaître le talent avec lequel chacune déploie tous les registres d'interprétation dans leur expressivité aussi bien que dans "l'art de dire".

La direction d'acteur que signe Michel Didym est le fruit d'un travail très recherché qui touche jusqu'à la moindre intonation, au moindre froncement de sourcil.

C'est rodé, ultra professionnel, très visuel.

La conséquence en est surprenante:
Les effets si nombreux donnent parfois l'impression d'un remplissage, d'une surcharge inutile.
Les histoires gagneraient à être resserrées.

C'est du très bon cabaret, qui s'apparente aux chansonniers, et comme eux cela "colle" de si près à l'actualité qu'aujourd'hui cela nous semble un peu dépassé.

Dans la même veine Gaspard Proust s'impose et domine aujourd'hui incontestablement le genre

dimanche 13 novembre 2011

La Promesse de l'Aube d'après Romain Gary Théâtre de la Commune d'Aubervilliers jusqu'au 27 novembre

Il manque à Bruno Abraham Kremer tout le charme slave, le panache, l'élégance, la sensibilité tourmentée, l'humour, le sens de la dérision, les excès, sans lesquels Romain Gary ne serait pas Romain Gary.

La musique, le son, le décor (rideau de fond de scène et rangées de baffles sur lesquels se hisse le comédien) n'apportent rien non plus au spectacle.
 
Bruno Abraham Kremer nous dit son texte d'un ton bourru, avec une conviction autoritaire et grincheuse sans rapport avec les histoires tour à tour bouleversantes, incongrues, et héroïques quand il interprète le rôle de l'auteur, et son accent russe ne suffit pas à faire revivre Sa Mère personnage dominant.

En dépit du manque évident de tendresse sans même parler de l'absence criante de cet amour fou qui unit Mère et Fils, le texte est là et bien là.

Preuve irréfutable de sa singulière qualité et de sa profonde humanité, cette "Promesse de l'Aube" résiste à bien des épreuves, comme Romain Gary que l'on est bien heureux de retrouver en scène et que l'on écoute avec une émotion toujours intacte.

Je Disparais de Arne Lygre à La Colline jusqu'au 9 décembre

C'est un texte étrange, surprenant, déstabilisant.

On ne sait trop si cette fuite soudaine qui transforme des êtres "normaux" en parias et en exclus dans l'extrême précarité est un récit réel ou fantasmé.

Jeux de rôles, quête de l'identité, quête aussi de la compassion et de la fraternité caractérisent cette histoire à cinq personnages:

Moi (formidable Annie Mercier aux intonations qui rappellent Simone Signoret) attend Son Amie (Luce Mouchel intéressante dans sa volonté d'auto persuasion) la Fille de Son Amie, et Son Mari (Alain Liboit touchant dans son infatigable recherche d'amour) qu'elles renoncent à attendre pour partir.

Seule en scène à la fin le Mari.

Il a décidé lui de devenir l'Homme Nouveau qui s'adapte au Monde Nouveau, et à fonder, avec sa Femme Nouvelle, une vie nouvelle qui lui a permi d'oublier la précédente marquée au sceau de l'inconsolable perte de l'Enfant.

Tout l'éllliptisme norvégien caractérise la pièce de ce jeune auteur de 43 ans qui m'a subjuguée.

Dans un décor abstrait et fascinant de beauté et d'efficacité de Stéphane Braunschweig qui signe aussi une mise en scène parfaite au service d'un texte somme toute très humain, on suit les tribulations de tous ces personnages avec une attention qui ne faiblit à aucun moment.

Théâtre moins fort peut-être que celui de son jeune ainé Jon Fosse pour lequel j'ai une immense admiration, il s'inscrit parfaitement dans la grande tradition nordique à la suite d'Ibsen et de Strindberg qui ont bouleversé les codes en fouillant aussi dans les tréfonds de notre âme et de ses tourments.

Une Histoire d'Ame d'Ingmard Bergman avec Sophie Marceau Théâtre du Rond Point jusqu'au 19 novembre et en tournée ensuite

"Une Histoire d'Ame" ou la descente aux enfers dans la folie et l'enfermement d'une Belle personne.

Cela débute par les caprices d'enfant gâtée d'une ravissante, mais très vite elle révèle ses fractures de femme blessée, blessée par la froideur de son époux et ses infidélités.

Très vite elle se referme sur elle même tout en s'efforçant de faire semblant et de donner le change.
Très vite aussi, elle bascule tout à fait, et c'est l'asile psychiatrique.

La chute ne s'arrête pas pour autant, l'enfermement révèle aussi des degrés de déchéance et d'abandon, et là encore, malgré les nombreuses manifestations de sa "déraison" elle poursuit son monologue par un récit toujours plus tragique sur sa Vie d'aliénée et témoigne cependant d'une lucidité surprenante: ultime effort sans doute pour ne pas sombrer tout à fait.

La grande beauté de Sophie Marceau éblouit. Elle rayonne sur le plateau, elle éclate de santé:
Et c'est ce qui me gène.

Toute la fragilité, la vulnérabilité de ce personnage troublant, trop saine, Sophie Marceau ne convainc pas en dépit de sa sensibilité et de sa retenue.

Le texte de Bergman ne m'a pas convaincue non plus:
Il manque de ressort dramatique et au théâtre cela ne pardonne pas.

dimanche 16 octobre 2011

L'augmentation de Georges Perec au théâtre du Rond-Point jusqu'au 6 novembre

Par respect pour la mémoire de Georges Perec je ne m'étendrai pas sur "L'Augmentation".

On est à l'opposé de toute la poésie et du charme irrésistible qui émanaient de l'inoubliable "Je Me Souviens" avec Sami Frey.

Ici l'hyperréalisme triomphe. Les interminables gesticulations et déclamations des comédiens, outrancières dans tous les registres sans exception, écrasent et réduisent à néant les subtilités du texte et le talent de Perec.
La metteur en scène, Anne-Laure Liégeois, accomplit ici le travail d'un éléphant dans un magasin de porcelaine.

Il n'en ressort qu'un spectacle terriblement daté, ennuyeux au-delà du supportable et qui semble interminable en dépit de sa courte durée.

Loin du registre affiché du "Rire en résistance" c'est d'un comique troupier archaïque dont il s'agit.

Dire que j'avais tant de regret de n'avoir pu obtenir des places pour "Debrayage", je l'ai échappé belle !

vendredi 14 octobre 2011

Gaspard Proust au Théâtre du Rond-Point

Vous connaissez tous Gaspard Proust.

On ne fait pas ici dans la confidentialité.
Le spectacle se joue à guichet fermé dans la grande salle Renaud-Barrault.
Les échos se multiplient de toutes parts sur les ondes et dans la presse.

Ma curiosité n'était pas moins dénuée de mes réticences habituelles pour le genre "one man show" d'humoriste trop souvent gras et lourd.

Mais divine surprise notre élégant jeune homme fait dans le politiquement incorrect de rigueur, le transgressif généralisé, la provocation cultivée, l'humour noir intense.

Révélateur impitoyable de toute notre médiocrité complaisante et de nos désirs inavouables.

Une heure quinze de rire, jaune, à sen étrangler.

C'est cinglant, toujours juste et plus encore dérangeant.
On en redemande.
Honte à Lulu de ne pas vous en avoir parlé plus tôt.

L'Homme Inutile de Iouri Olecha mise en scène de Bernard Sobel

Vous ne connaissez pas Youri Olecha?

Rassurez-vous, moi non plu, en dépit de mon attirance pour de nombreux auteurs russes: Boulgakov, Babel, Pilniak, Agnéev et Yakov Braun, ses contemporains.

Voilà tout le talent et le mérite de Daniel Sobel: avoir ressuscité cet écrivain prophétique né à la charnière du XXème siècle, en 1899, et mort en 1960 dans le plus grand dénuement et dans l'oubli parce qu'interdit après avoir connu la notoriété avec ses premiers écrits.

"L'Homme Inutile". Pièce visionnaire qui annonce en 1928 notre époque, avec une lucidité prémonitoire sidérante. "L'Homme Inutile" ou comment sauver l'humanité face à l'implacable règne du matérialisme.

Rien de didactique ici, moins encore de démonstration pédagogique; mais une parabole foutraque mettant en scène deux frères que tout oppose.
L'un respecté et soutenu par les autorités pour son engagement sans réserve dans la recherche du progrès social et la libération de l'homme, inventeur d'une découverte fondamentale: le saucisson à 25 Kopecks pour tous, moyen infaillible pour atteindre le but suprême: l'Avenir Radieux.
L'autre, fol, roi déchu, clochard superbe et ivrogne, est l'incarnation de l'Homme Inutile.

Entre eux deux autre personnages, enjeu du drame qui se noue: une délicieuse jeune fille, objet de toutes les rivalités, et un jeune poète maudit, protégé du savant mais également fou amoureux de la jeune personne.

Tout cela finira mal, tragiquement, par la mort du poète, l'avènement triomphal du saucisson face à l'écrasement du complot des sentiments fomenté par l'autre frère, qui aura tenté par tous les moyens de les faire se soulever dans un ultime soubresaut contre-révolutionnaire.

Certes le spectacle dure deux heures quarante... le texte n'est pas exempt de quelques longueurs et digressions parfois bavardes, mais son essence même, l'idée de l'auteur: la transposition du sujet sur le mode burlesque, en font un spectacle baroque et passionnant. La beauté des décors de Lucio Fanti dans un style entre expressionnisme et modernisme épuré, le jeu étonnant de John Arnold grandiose (Ivan le vagabond) face à Pascal Bongard (Andreï, l'homme nouveau) font aussi oublier quelques erreurs de distribution.

Le spectacle a pris fin le 8 octobre, je vous en ai parlé pour vous donner envie de lire Iouri Olecha
Voilà vraiment un auteur à REdécouvrir:
"Le Livre des Adieux" édition du Rocher 2006
"L'Envie" chez Point Seuil
"Les Trois Gros" à L'Age d'Homme